Au cœur de l’hiver 1959, neuf jeunes randonneurs soviétiques disparaissent dans les montagnes glacées de l’Oural. Quand les secours les retrouvent, la scène défie l’entendement : une tente lacérée de l’intérieur, des corps dispersés dans la neige, certains à demi vêtus malgré le froid mortel, d’autres porteurs de blessures inexplicables. Pendant plus de soixante ans, l’affaire du col Dyatlov a nourri les théories les plus folles. Puis, en 2021, la science a peut-être enfin livré sa réponse.
Une expédition qui tourne au cauchemar #
Le groupe, mené par Igor Dyatlov, un étudiant en ingénierie de 23 ans, se compose de skieurs expérimentés de l’Institut polytechnique de l’Oural. Le 27 janvier 1959, ils s’engagent dans une randonnée hivernale exigeante à travers le nord de l’Oural, avec pour objectif le mont Otorten. Le 1er février, ils établissent leur camp sur le flanc d’une montagne baptisée Kholat Siakhl — un nom mansi qui signifie, sinistre présage, « la montagne des morts ».
Lorsque le groupe ne donne plus signe de vie aux dates prévues, une expédition de secours est lancée. Le 26 février, les sauveteurs découvrent la tente, à moitié ensevelie et déchirée. Les analyses établiront qu’elle a été ouverte de l’intérieur, à coups de couteau. Les randonneurs en sont sortis précipitamment, dans la nuit polaire et un froid de -25 à -30 °C, sans prendre le temps de s’habiller ni de se chausser.
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Des corps et des blessures qui interrogent #
Les premiers corps sont retrouvés à environ un kilomètre et demi de la tente, près d’un cèdre, en sous-vêtements. Deux d’entre eux semblent avoir tenté d’allumer un feu. D’autres sont découverts plus haut, comme s’ils tentaient de regagner le camp. Mais c’est la dernière macabre découverte, deux mois plus tard, qui fait basculer l’affaire dans le mystère : quatre corps gisent dans un ravin, sous plusieurs mètres de neige.
Ces quatre dépouilles présentent des traumatismes sévères : fractures du crâne, côtes brisées, et pour l’une des victimes, l’absence des yeux et de la langue. Aucune trace de lutte externe, aucun signe d’agression par un tiers. L’autopsie compare la violence des blessures à celle d’un accident de voiture. Comment des skieurs avaient-ils pu subir de tels chocs en pleine montagne déserte ? L’enquête soviétique, close en 1959, conclut sobrement à « une force naturelle irrésistible » que les randonneurs n’avaient pu surmonter.
Le terrain fertile des théories #
Cette formulation vague, ajoutée au secret entretenu par les autorités soviétiques, ouvre la voie à des décennies de spéculations. La première hypothèse sérieuse est celle de l’avalanche, mais elle se heurte à des objections : la pente semblait trop faible, aucune coulée évidente n’a été constatée, et les blessures paraissaient atypiques.
D’autres pistes, plus spectaculaires, prospèrent. Certains évoquent des essais d’armes militaires secrètes, s’appuyant sur des témoignages de sphères lumineuses dans le ciel cette nuit-là. D’autres parlent d’infrasons générés par le vent dans une formation rocheuse particulière, qui auraient provoqué une panique incontrôlable. Les plus audacieux invoquent les Mansis, peuple autochtone de la région — vite mis hors de cause — voire des phénomènes paranormaux. L’absence de conclusion claire a fait du col Dyatlov un véritable aimant à mystères, à l’image de ces énigmes qui se transmettent et se réinventent au fil des récits.
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2021 : la science modélise le drame #
En 2019, le parquet russe rouvre le dossier et tranche pour l’hypothèse de l’avalanche. Mais c’est une étude scientifique publiée en 2021, dans la revue Communications Earth & Environment, qui apporte l’explication la plus convaincante. Deux chercheurs, Johan Gaume et Alexander Puzrin, recourent à des modélisations issues de l’animation — celles-là mêmes utilisées par les studios pour simuler la neige — combinées à la mécanique des sols.
Leur conclusion : une avalanche de plaque, petite mais brutale, a pu se déclencher des heures après que les randonneurs eurent entaillé la pente pour installer leur tente. Le vent catabatique, en accumulant la neige, aurait fragilisé une couche instable. Cette plaque compacte, en glissant, expliquerait des blessures comparables à un choc violent sans pour autant ensevelir tout le camp. Effrayés, les survivants auraient fui vers la forêt, où le froid et l’épuisement les ont achevés. Le modèle reproduit avec une précision troublante la nature des fractures observées.
Tout n’est pas définitivement résolu — certains détails, comme les yeux manquants, s’expliquent par les processus naturels de décomposition et la faune, mais continuent d’alimenter le doute. Pour la communauté scientifique, néanmoins, le voile s’est largement levé. Le col Dyatlov n’était pas le théâtre d’une conspiration, mais d’une tragédie où la montagne, indifférente, a piégé neuf jeunes gens partis vivre une aventure.
Reste l’émotion intacte qu’inspire leur histoire. Sur les photos retrouvées dans leurs appareils, on voit des visages joyeux, des sourires complices avant le drame — l’image de l’insouciance partagée, comme on en garde dans ces galeries de souvenirs qu’on accroche au mur. Aujourd’hui, un monument honore leur mémoire à Iekaterinbourg, et le col porte désormais le nom de leur chef, Igor Dyatlov. Cette histoire glaçante, on aime se la raconter à l’abri, au chaud derrière des fenêtres bien isolées, en mesurant la distance qui nous sépare de la nuit polaire qui les a emportés.
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