Le 21 avril 2011, la police pénètre dans une maison bourgeoise du 55 boulevard Robert-Schuman, à Nantes. Sous la terrasse, enterrés sous des sacs de chaux, les corps d’Agnès Dupont de Ligonnès et de ses quatre enfants — Arthur, Thomas, Anne et Benoît — sont découverts. Le père de famille, Xavier, a disparu. Quinze ans plus tard, il n’a toujours pas été retrouvé. Cette affaire est devenue la plus grande énigme criminelle française du XXIe siècle.
Une famille en apparence parfaite #
Les Dupont de Ligonnès incarnent, pour leur entourage, le portrait d’une famille catholique aisée et unie. Xavier, 50 ans, se présente comme un homme d’affaires. Agnès, 49 ans, est une mère dévouée, assistante d’éducation dans un collège catholique. Leurs quatre enfants, âgés de 13 à 21 ans, sont décrits comme polis, bien élevés, sans histoire.
Mais derrière cette façade, tout s’effondre. Xavier est en réalité criblé de dettes. Ses prétendues affaires sont des échecs successifs, quand elles ne sont pas fictives. Il emprunte de l’argent à sa famille, à ses amis, multiplie les mensonges pour maintenir l’illusion d’une vie confortable. Agnès découvre peu à peu l’ampleur du désastre financier. Le couple est au bord de la rupture.
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La mise en scène macabre #
Dans les semaines précédant les meurtres, Xavier orchestre une mise en scène minutieuse. Il achète des sacs de chaux, du ruban adhésif, des bâches. Il écrit à ses proches et à ceux de sa femme des lettres expliquant que toute la famille doit partir précipitamment en Australie pour une mission secrète liée à la DEA — l’agence antidrogue américaine. Un scénario rocambolesque que ses proches, habitués à ses fabulations, trouvent étrange mais n’osent pas contester.
Entre le 3 et le 5 avril 2011, Xavier tue sa femme et ses quatre enfants, probablement avec un fusil muni d’un silencieux, dans la maison familiale. Il enterre les corps sous la terrasse du jardin, recouverts de chaux pour accélérer la décomposition. Puis il continue à vivre normalement pendant plusieurs jours, résiliant les abonnements de la famille, vendant des meubles, et envoyant des messages depuis les téléphones de ses victimes pour simuler leur départ.
La fuite sans retour #
Le 15 avril 2011, Xavier Dupont de Ligonnès quitte Nantes au volant de sa Peugeot 806. Les caméras de surveillance le repèrent sur l’autoroute du Sud, en direction de la Méditerranée. Sa dernière trace formelle est un retrait bancaire effectué le 15 avril à Roquebrune-sur-Argens, dans le Var. Sa voiture est retrouvée le 22 avril sur le parking de l’hôtel Formule 1 de Roquebrune. Dans le coffre : un ordinateur portable, des vêtements, et des traces de son passage. De Xavier, plus aucune trace.
La police lance un mandat d’arrêt international. Interpol diffuse sa fiche rouge dans 190 pays. Le visage de Xavier Dupont de Ligonnès devient l’un des plus recherchés de la planète. Des dizaines de signalements affluent du monde entier — Écosse, Argentine, Chicago, Thaïlande. Aucun ne se confirme. En 2019, un homme est arrêté à l’aéroport de Glasgow, pris pour Ligonnès grâce à une correspondance d’empreintes digitales. Il sera relâché le lendemain : fausse alerte.
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Les hypothèses qui divisent la France #
L’affaire Ligonnès passionne et divise la France depuis quinze ans. Trois hypothèses principales s’affrontent. La première, privilégiée par les enquêteurs initiaux : Xavier s’est suicidé dans un endroit isolé du sud de la France, et son corps n’a jamais été retrouvé. Le terrain accidenté du massif des Maures, à proximité de Roquebrune, offre des milliers d’hectares de maquis impénétrable.
La deuxième hypothèse, alimentée par les signalements récurrents : il est vivant, quelque part dans le monde, protégé par un réseau d’amis ou une communauté religieuse. Xavier entretenait des liens avec des milieux catholiques traditionalistes et des réseaux d’entraide qui auraient pu l’aider à refaire sa vie sous une fausse identité.
La troisième, plus récente, suggère qu’il aurait pu rejoindre un monastère ou une communauté isolée dans un pays sans accord d’extradition avec la France. Des enquêteurs indépendants ont exploré des pistes en Amérique du Sud, en Asie du Sud-Est, et même dans certains monastères européens, sans résultat probant.
Une plaie ouverte #
L’affaire Dupont de Ligonnès ne se résume pas à une enquête policière. Elle a mis en lumière les failles d’un système : comment un homme endetté jusqu’au cou a-t-il pu acheter une arme et un silencieux sans alerter personne ? Comment des proches ont-ils pu accepter la fable du départ en Australie sans poser de questions ? Comment un fugitif recherché par 190 pays peut-il rester introuvable pendant quinze ans ?
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Pour les familles des victimes, et notamment celle d’Agnès, l’absence de procès est une torture supplémentaire. Sans corps retrouvé, sans aveux, sans jugement, le deuil reste impossible à achever. L’affaire est prescrite en 2031 si Xavier n’est pas retrouvé d’ici là. Chaque année qui passe rend la vérité un peu plus inaccessible, et le mystère un peu plus insupportable pour ceux qui ont perdu cinq êtres chers un soir d’avril 2011.