Le 19 juillet 1976, les employés de la Société Générale de Nice découvrent un spectacle stupéfiant en ouvrant la salle des coffres-forts : 371 coffres fracturés, des millions de francs envolés, et un message laissé sur le mur — « Sans armes, ni haine, ni violence ». Ce braquage, signé Albert Spaggiari, allait entrer dans la légende du grand banditisme français.
Un ancien para devenu photographe #
Albert Spaggiari n’a rien du braqueur classique. Ancien parachutiste d’Indochine, photographe installé à Nice, c’est un homme cultivé, charmeur, passionné d’aventure. À 44 ans, il mène une vie rangée en apparence. Mais sous cette façade respectable, Spaggiari nourrit un projet fou depuis des mois : percer un tunnel sous les égouts de Nice pour atteindre la salle des coffres de la Société Générale, située rue Deloye, en plein centre-ville.
L’idée lui est venue en étudiant les plans des égouts de la ville, accessibles à la mairie. Il repère qu’un collecteur principal passe à quelques mètres seulement des fondations de la banque. Le plan est simple dans son concept, titanesque dans son exécution : creuser un tunnel de huit mètres à travers la roche et le béton armé, en silence, sans se faire repérer.
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Deux mois de travaux souterrains #
Spaggiari recrute une vingtaine de complices, pour la plupart des artisans et des ouvriers du bâtiment. Pendant deux mois, de mai à juillet 1976, les hommes travaillent la nuit dans les égouts, creusant mètre après mètre. Ils installent des étais, évacuent les gravats dans les canalisations, et camouflent l’entrée du tunnel avec une plaque d’égout qui se fond dans le décor urbain.
Pour couvrir le bruit des perceuses et des marteaux-piqueurs, Spaggiari a choisi un calendrier astucieux : les travaux les plus bruyants coïncident avec les feux d’artifice du 14 juillet et les travaux de voirie programmés par la municipalité. Le système d’alarme de la banque, ultramoderne pour l’époque, ne détecte rien : il surveille les portes et les murs, pas le sol.
Le week-end du casse #
Le vendredi 16 juillet au soir, Spaggiari et son équipe pénètrent dans la salle des coffres par le trou percé dans le sol. Ils ont tout le week-end devant eux — la banque ne rouvrira que lundi matin. Pendant trois jours et trois nuits, les hommes travaillent méthodiquement. Ils forcent les coffres un par un, trient le contenu, empilent les billets, les bijoux, les lingots d’or.
L’ambiance est presque festive. Spaggiari a fait installer une cuisinière de camping et des bouteilles de vin dans le tunnel. Les hommes mangent, boivent, plaisantent entre deux coffres forcés. Sur un mur, Spaggiari inscrit sa célèbre phrase et soude les portes de la salle des coffres de l’intérieur pour retarder la découverte du cambriolage.
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Un butin colossal #
Le butin est estimé entre 30 et 50 millions de francs de l’époque — l’équivalent d’environ 46 millions d’euros actuels. C’est le plus gros braquage de banque jamais réalisé en France. Les coffres contenaient non seulement de l’argent liquide et des bijoux, mais aussi des documents compromettants que certains notables niçois y avaient discrètement déposés. Ces documents, selon Spaggiari, auraient impliqué des personnalités politiques locales dans des affaires de corruption.
Quand les employés de la banque découvrent le carnage le lundi matin, la stupéfaction est totale. Le tunnel, les coffres éventrés, le message sur le mur — tout cela ressemble davantage à un film qu’à un fait divers. La police est humiliée. Les médias s’emparent de l’affaire. L’opinion publique, fascinée, oscille entre indignation et admiration secrète.
L’arrestation et l’évasion spectaculaire #
Spaggiari est arrêté quelques mois plus tard, trahi par un complice. Lors de son procès en mars 1977, il reconnaît les faits avec une désinvolture qui exaspère le juge. Mais le procès prend un tournant inattendu : profitant d’un moment d’inattention, Spaggiari bondit par la fenêtre du bureau du juge d’instruction, au premier étage du palais de justice de Nice, atterrit sur le toit d’une voiture garée en contrebas, et s’enfuit sur une moto conduite par un complice.
Cette évasion rocambolesque achève de transformer Spaggiari en légende. Il ne sera jamais repris. Pendant des années, il vit en cavale entre l’Argentine, l’Italie et la France, écrivant même un livre sur son exploit, Les Égouts du Paradis, qui deviendra un best-seller. Il meurt en 1989 à Hyères, dans le Var, toujours en fuite, d’un cancer du poumon. Le butin n’a jamais été retrouvé dans sa totalité.
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L’héritage d’un gentleman cambrioleur #
Le casse de la Société Générale de Nice reste gravé dans la mémoire collective française. Il a inspiré des films, des livres, des documentaires. Spaggiari, avec son panache et sa devise « sans armes, ni haine, ni violence », a incarné une figure romanesque du banditisme — loin des règlements de comptes sanglants du milieu marseillais. Son histoire pose une question qui fascine encore : peut-on admirer un criminel quand son crime ressemble à une oeuvre d’art ?