Dans la nuit du 11 au 12 juin 1962, trois hommes disparaissent de la prison fédérale d’Alcatraz, la forteresse supposée inviolable plantée sur un îlot rocheux au milieu de la baie de San Francisco. Frank Morris et les frères John et Clarence Anglin laissent derrière eux des lits garnis de fausses têtes en papier mâché et un trou béant dans le mur de leurs cellules. Plus de soixante ans plus tard, personne ne sait avec certitude s’ils ont survécu — et le FBI n’a jamais officiellement fermé l’enquête.
Le Rocher : une prison pour les incorrigibles #
Alcatraz n’est pas une prison ordinaire. Ouverte en 1934, elle est conçue pour accueillir les détenus les plus dangereux et les plus récidivistes du système pénitentiaire fédéral américain. Al Capone, Machine Gun Kelly, Robert Stroud — le célèbre « Homme aux oiseaux » — y ont séjourné. L’île est entourée par des eaux glaciales, des courants traîtres et une distance de 2,4 kilomètres jusqu’à la côte. Les gardiens répètent aux détenus que personne ne peut survivre à cette traversée. Avant 1962, toutes les tentatives d’évasion ont échoué, les fugitifs étant soit repris, soit retrouvés noyés.
Frank Morris arrive à Alcatraz en janvier 1960. Condamné pour braquage de banque, il a déjà accumulé un palmarès impressionnant d’évasions dans d’autres prisons. Les tests psychométriques lui attribuent un QI de 133 — bien au-dessus de la moyenne. C’est un homme calme, observateur, patient. Et il ne supporte pas d’être enfermé.
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Un plan d’une ingéniosité diabolique #
Pendant plus d’un an, Morris et les frères Anglin élaborent leur plan avec une précision d’horloger. La clé de voûte : les bouches d’aération à l’arrière de leurs cellules. Ces grilles de ventilation de 15 centimètres sur 25 donnent sur un couloir de service non surveillé qui mène au toit du bâtiment.
Chaque soir, après l’extinction des feux, les trois hommes creusent autour de leurs grilles avec des cuillères volées au réfectoire, une perceuse improvisée à partir d’un moteur d’aspirateur, et des lames de scie récupérées dans l’atelier. Le béton humide et rongé par le sel s’effrite plus facilement que prévu. Pour masquer leur travail, ils fabriquent de faux murs en carton peint qu’ils replacent chaque matin.
La touche de génie : les fausses têtes. Avec du papier mâché, de la peinture à l’eau dérobée dans l’atelier, et de vrais cheveux récupérés chez le coiffeur de la prison, ils sculptent des répliques réalistes de leurs visages. Chaque nuit, ces leurres reposent sur leurs oreillers, cheveux sur la taie, pendant que les gardiens effectuent leurs rondes à la lampe torche dans la pénombre.
Le radeau de la liberté #
Mais creuser un tunnel ne suffit pas. Il faut traverser la baie. Morris, qui a étudié en secret une revue de mécanique populaire trouvée dans la bibliothèque de la prison, conçoit un radeau pneumatique à partir de plus de cinquante imperméables volés ou échangés contre des cigarettes. Les manteaux sont découpés, collés avec de la colle à caoutchouc provenant de l’atelier, et assemblés en un canot d’environ quatre mètres sur deux. Un accordéon, lui aussi fabriqué à partir d’imperméables, sert de soufflet pour le gonfler.
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Tout ce matériel est stocké sur le toit du bloc cellulaire, dans un espace non surveillé auquel ils accèdent par le couloir de service. La logistique est impressionnante : les trois hommes ont travaillé pendant des mois, au nez et à la barbe de gardiens armés, dans une prison réputée impossible à quitter.
La nuit du 11 juin #
Vers 21h30, les trois évadés placent les fausses têtes dans leurs lits, se glissent dans les trous agrandis derrière leurs cellules, grimpent les tuyaux du couloir de service, atteignent le toit, descendent le long d’un conduit de cheminée, franchissent la clôture d’enceinte et atteignent le rivage nord-est de l’île. Là, ils gonflent leur radeau et se mettent à l’eau.
La disparition n’est découverte que le lendemain matin, lors du comptage de 7h30, quand un gardien secoue la couverture de Clarence Anglin et voit rouler au sol la fausse tête en papier mâché. L’alerte est donnée. Le FBI entre en scène.
Morts ou vivants ? #
L’enquête qui suit est l’une des plus vastes jamais menée par le Bureau fédéral. Des débris du radeau et des effets personnels sont retrouvés dans la baie et sur Angel Island, à environ un kilomètre au nord d’Alcatraz. Un sac étanche contenant des photos de famille et des adresses est récupéré sur la rive. Mais aucun corps n’est retrouvé.
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La version officielle du FBI, pendant des décennies, est que les trois hommes se sont noyés dans les eaux glaciales de la baie. La température de l’eau, entre 10 et 12 degrés cette nuit-là, rend la survie improbable sans combinaison. Les courants violents du détroit du Golden Gate auraient emporté les corps vers le large.
Mais des indices troublants alimentent l’hypothèse inverse. En 2013, un rapport déclassifié du FBI révèle qu’un mystérieux appel téléphonique en provenance du Brésil avait été intercepté en 1965, dans lequel un homme se présentant comme John Anglin affirmait vivre en Amérique du Sud. En 2015, des chercheurs néerlandais qui ont modélisé les courants de la baie la nuit de l’évasion concluent que si les fugitifs avaient quitté l’île avant minuit, les courants les auraient effectivement portés vers le nord, en direction de Marin County — et de la liberté.
Une lettre explosive #
En 2018, la chaîne CBS révèle l’existence d’une lettre reçue par le FBI en 2013, prétendument écrite par John Anglin, alors âgé de 83 ans. « Mon nom est John Anglin. Je me suis évadé d’Alcatraz en juin 1962 avec mon frère Clarence et Frank Morris. Oui, nous avons tous réussi cette nuit-là, mais à peine. » L’auteur de la lettre affirme que Frank Morris est mort en 2008 et Clarence en 2011, et propose de se rendre en échange de soins médicaux. Le FBI n’a jamais pu confirmer ni infirmer l’authenticité de cette lettre.
Alcatraz a fermé ses portes un an après l’évasion, en mars 1963, officiellement pour des raisons budgétaires. Mais l’humiliation de cette fuite spectaculaire a indéniablement précipité la décision. Aujourd’hui, l’île est un parc national visité par plus d’un million de touristes chaque année. Les cellules de Morris et des frères Anglin, avec leurs trous béants et leurs fausses grilles, sont parmi les attractions les plus photographiées. Et la question reste entière : ont-ils réussi ?
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