Le matin du 21 août 1911, un homme en blouse blanche sort tranquillement du musée du Louvre avec, sous son bras, le tableau le plus célèbre du monde. Pas d’alarme, pas de course-poursuite, pas de système de sécurité sophistiqué à déjouer. Vincenzo Peruggia, un vitrier italien de 30 ans, vient de réaliser le vol d’art le plus audacieux de l’Histoire — et personne ne s’en apercevra avant le lendemain.
Un lundi comme les autres au Louvre #
En ce début de XXe siècle, le Louvre ferme ses portes le lundi pour l’entretien. Peruggia le sait parfaitement : il a travaillé dans le musée quelques mois plus tôt, participant notamment à la pose de vitres protectrices sur certains tableaux — dont la Joconde elle-même. Il connaît les lieux comme sa poche, les horaires du personnel, les recoins discrets où se cacher.
La veille, un dimanche, il se glisse dans le musée parmi les visiteurs et se cache dans un placard à balais. Il y passe la nuit. Le lundi matin, vêtu de la même blouse blanche que les ouvriers d’entretien, il se dirige vers le Salon Carré où est exposée La Joconde. D’un geste assuré, il décroche le tableau du mur, retire le cadre et la vitre protectrice dans un escalier de service, glisse la simple planche de bois de 77 centimètres sur 53 sous sa blouse, et sort par une porte latérale.
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Vingt-huit heures d’ignorance #
Ce n’est que le mardi matin, à la réouverture du musée, que le peintre Louis Béroud, venu faire un croquis de la Joconde, remarque l’espace vide sur le mur. Il pense d’abord que le tableau est parti en restauration. Quand les gardiens vérifient, la panique s’installe. La Joconde a disparu.
L’affaire provoque un séisme médiatique mondial. Le Louvre ferme pendant une semaine — du jamais vu. Le préfet de police de Paris, Louis Lépine, lance une enquête titanesque. On interroge tous les employés, on fouille les égouts, on surveille les gares et les frontières. Les soupçons se portent d’abord sur des célébrités : le poète Guillaume Apollinaire est arrêté et interrogé pendant une semaine. Il dénonce même Pablo Picasso, qui est convoqué à son tour. Les deux hommes sont finalement innocentés.
Le patriote autoproclamé #
Pendant ce temps, Vincenzo Peruggia vit tranquillement dans sa chambre du 10e arrondissement de Paris, avec la Joconde cachée dans une valise à double fond sous son lit. Il attend patiemment que l’agitation retombe. Son plan ? Ramener le tableau en Italie, qu’il considère comme le pays légitime de l’oeuvre de Léonard de Vinci. Dans son esprit, il n’est pas un voleur mais un patriote qui corrige une injustice historique — convaincu, à tort, que Napoléon avait volé le tableau lors de ses campagnes en Italie.
En réalité, Léonard de Vinci avait lui-même apporté la Joconde en France en 1516, à l’invitation de François Ier. Le tableau n’avait jamais été « volé » à l’Italie. Mais Peruggia, ouvrier peu éduqué et nourri de ressentiment national, ne le savait pas — ou ne voulait pas le savoir.
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Deux ans dans une valise #
Pendant plus de deux ans, le chef-d’oeuvre de Léonard de Vinci reste caché dans cette modeste chambre parisienne. Peruggia est interrogé par la police comme tous les anciens employés du Louvre, mais les enquêteurs ne trouvent rien de suspect. Ils ne pensent même pas à fouiller son logement.
Le mur vide du Louvre devient paradoxalement une attraction. Des milliers de visiteurs viennent contempler l’espace où se trouvait la Joconde, déposant des fleurs et des messages. L’absence du tableau attire plus de curieux que le tableau lui-même n’en avait jamais attiré.
La chute du vitrier #
En décembre 1913, Peruggia commet l’erreur fatale. Il contacte Alfredo Geri, un antiquaire florentin, pour lui proposer de « restituer » la Joconde à l’Italie — moyennant une récompense de 500 000 lires. Geri feint l’intérêt et alerte secrètement Giovanni Poggi, le directeur de la Galerie des Offices à Florence. Lors du rendez-vous dans une chambre d’hôtel, Peruggia sort fièrement le tableau de sa valise. Les deux Italiens identifient immédiatement l’oeuvre authentique grâce au cachet du Louvre au dos du panneau. La police est appelée.
L’arrestation de Peruggia fait la une de tous les journaux du monde. En Italie, il est accueilli en héros par une partie de l’opinion publique. Son procès, en juin 1914, tourne presque à la farce : son avocat plaide le patriotisme, et le tribunal, sensible à l’argument, ne le condamne qu’à un an et quinze jours de prison — peine réduite à sept mois en appel.
Le retour triomphal #
Avant d’être restituée à la France, la Joconde fait une tournée triomphale en Italie, exposée à Florence, Rome et Milan. Des foules immenses se pressent pour voir le tableau. L’oeuvre revient finalement au Louvre le 4 janvier 1914, accueillie par une foule en délire.
L’ironie de cette histoire, c’est que le vol de Peruggia a accompli exactement le contraire de ce qu’il voulait. Loin de rendre la Joconde à l’Italie, il l’a transformée en icône planétaire. Avant 1911, le tableau de Léonard de Vinci était certes estimé des connaisseurs, mais il ne jouissait pas du statut mythique qu’on lui connaît aujourd’hui. C’est le vol — et les deux ans de mystère qui ont suivi — qui ont fait de Mona Lisa le tableau le plus célèbre du monde.